Lettre ouverte à Monsieur Mohamed Béavogui, Premier ministre

LETTRE OUVERTE A MONSIEUR MOHAMED BEAVOGUI, PREMIER MINISTRE DE LA TRANSITION

MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE,

A cœur ouvert, je vous écris pour vous féliciter, vous témoigner mon soutien, vous exprimer mes souhaits et rêves pour la Guinée au soir de la période de transition et formuler ma part de prière pour vous, nous, pour la Guinée.

En effet, c’est avec plein d’optimisme que j’ai appris au cours du journal télévisé de la RTG, votre nomination dans la fonction de Premier Ministre de la Transition, chef de notre gouvernement en gestation.

D’abord, Je vous en félicite et vous témoigne tout mon soutien dans la réussite de cette mission exaltante oui, mais possible. Car « à cœur vaillant, rien d’impossible » est la devise des Cœurs Vaillants et Ames Vaillantes de Guinée, ma devise. So, it is possible.

En effet, Le 05 septembre dernier, une troisième opportunité nous a été donnée par la jeune, vigoureuse et courtoise junte de force spéciale dirigée par le Colonel Mamady DOUMBOUYA, actuel chef de l’Etat, de réécrire notre histoire. Je souhaite de tout cœur que cette occasion soit la dernière et que les années à venir, nous guinéens ayons enfin le bonheur de vivre notre histoire parce que j’avoue que jusqu’ici, nous avons survécu à travers elle. Je ne m’attarderai pas sur le scandale géologique et hydrologique qui, a tort ou à raison, est dit de nous vu que les retombées dudit scandale, si elles existent, ne profitent pas vraiment au dernier guinéen habitant de Guinguan à Youkounkoun dans Koundara ou de  Ganghamou dans Banié à Yomou, tant il a difficilement accès aux services publics de base de qualité tels que l’eau potable, l’électricité, les soins élémentaires et l’instruction…. Pire, il lui serait utopique de penser à internet en ce neuvième jour du mois d’octobre de l’année 2021.

Permettez-moi néanmoins, d’attirer votre attention, même si vous en êtes déjà informé, que nous nous sommes taillés une place de choix dans le top 3 des plus grands producteurs de bauxite au monde selon la Banque Mondiale… Enfin, classement était encore valable dans un passé récent. Le sommes-nous encore ? No idea ! Quel paradoxe de cette richesse nationale avec le revenu annuel moyen en Guinée! N’est-ce pas là la parfaite illustration de l’expression « un ilot de richesse dans un océan de misère » ?

Révoltée par l’opacité de l’usage fait

  • des ressources issues de ce scandale géologique ;
  • du prix de la vignette que j’achète chaque année pour conduire sur des routes qui n’en sont pas vraiment ;
  • de la TVA qui m’est soutirée à chaque transaction que j’effectue dans un marché où les prix virevoltent à la guise des « commerçants ».

pour ne citer que ces exemples tirés d’une très longue litanie de galères.

Les mêmes questions tournent en boucle dans ma tête : A quand la fin de cette misère ? Quand est ce que nos leaders sauront-ils qu’ils ont obligation de transparence et de recevabilité vis-à-vis de nous, les guinéens qu’ils sont supposés servir ? En attendant d’obtenir une réponse à mes différentes interrogations, J’ose croire que les guinéennes et guinéens n’auront plus à servir les intérêts personnels de qui que ce soit. Fort heureusement d’ailleurs, la tendance est au changement ces derniers temps. Welcome dear expected Prime Minister !

Avec votre permission, allons au vif du sujet.

MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE,

Ensuite je vous fais part de mes aspirations les plus profondes.

Je rêve d’une transition où l’enfant et la femme guinéenne sont valorisés et regagnent leur dignité. Laissez-moi vous dire qu’ils sont misérables chez nous! Je ne parle pas ici de la faible portion de femmes instruites et autonomes, avec un certain « niveau de vie », ni des enfants nés avec des « cuillères dorée en bouche ». Je vous parle de l’autre majorité qui souffre de maux connus de tous mais soignés de peu. Loin de moi l’idée de remettre totalement en question nos habitudes et coutumes, mais à mon humble avis, les violences basées sur le genre et sur personnes vulnérables pourraient lentement mais surement être réduites à néant. Les mutilations génitales féminines, violences conjugales et domestiques à l’endroit des femmes taxées de « sexe faible » et des enfants pourraient être pris un peu plus au sérieux et les auteurs plus sévèrement punis non seulement par la loi, mais aussi et surtout dans les faits !

D’une part, je veux célébrer le courage des amazones guinéennes. Pas les femmes battantes qui, sacs en bandoulière circulent de bureau en bureau pour leur « travail » qui est tout sauf décent. Mais les inlassables guerrières qui sont les premières éveillées et les dernières endormies de leurs maisonnées. Elles sont sur pied avant 4h chaque matin, au km 36, à Matoto, à la Tannerie,… qui avec un « bondili de feuilles de patate ou de manioc ; qui, avec des corbeilles de poisson ou des sacs de fruits et légumes, peinent tant bien que mal à gagner le quotidien pour leur famille. Le mari, s’il existe, est soit au chômage soit financièrement limité pour assumer totalement.

Fort heureusement que le prix du carburant à la pompe a été revu à la baisse dernièrement, que le prélèvement planifié des 5% des salaires déjà suffisants a été rattrapé juste à temps. Ouff. Chapeau au CNRD ! Le panier de la ménagère ne pourra que mieux se porter.

D’autre part, chez nous, on aime parler des droits de l’enfant, mais au fond, je me demande à ce jour combien d’enfants guinéens :

  • ne voient pas le jour parce que leurs mères n’ont pas eu de CPN ?
  • n’ont pas encore à ce jour, d’acte de naissance ?
  • meurent chaque jour parce qu’ils n’ont pas accès à des soins primaires de base ou que les parents ont souvent des situations trop modestes pour y prétendre, et s’adonnent à la médecine traditionnelle qui est très peu encadrée?
  • n’ont pas trois repas par jour, ni de quoi de se vêtir convenablement ?
  • ne sont pas scolarisés ou abandonnent très tôt l’école ?
  • sont exploités par leurs parents ou tuteurs et subissent les formes de violences les plus inimaginables ?
  • subissent des mariages précoces et forcés ?
  • s’adonnent à la drogue et à l’alcool parce que leurs épaules sont trop fragiles pour porter le lourd poids de leurs vies ou se jettent à l’atlantique pour échapper à ces mêmes vies qu’ils n’ont jamais réclamées à personne ?

Pourtant, on dit que ce sont eux l’avenir de la Nation ! Quel avenir ?

MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE,

Je souhaite une transition civilo-militaire où le corps des conservateurs de la nature est autant impliqué dans la protection des villes que des brousses ; et ce, dans une parfaite symbiose avec les civils, les persuadant progressivement à la salubrité publique dans une courtoisie telle que celle des forces spéciales.

Nos lieux publics sont insalubres et nous en sommes tous responsables parce que nous jetons les ordures dans la rue, nous recyclons rarement. Les caniveaux sont tellement remplis d’ordures qu’en fin de compte ces dernières règnent sur la chaussée et créent des embouteillages monstres à défaut de provoquer des inondations dont elles ne sont pas seules responsables. Les constructions anarchiques sur les passages des eaux de ruissellement qui grossissent et deviennent dangereuses à mesure que les baffons de Kobaya, Lambanyi et Yimbaya pour ne citer que ceux-là, sont remblayés et construits à la vitesse de l’éclair par des « guinéens VIP » dans le but pour eux de matérialiser les fonds publics dilapidées au vu et au su de tous et sans inquiétude. Faudrait-il peut être, creuser du côté du blanchiment de capitaux pour identifier la source réelle de ces subites richesses ?

Je souhaite une transition civilo-milaitaire où le génie militaire est déployé et mis à contribution auprès des entreprises adjudicatrices de marchés publics en souffrance, auprès de celles qui ont notamment bénéficié de la « confiance » de l’Etat pour la construction des routes urbaines et nationales. Nous sommes un peuple stoïque ! Un redoutable frisson me parcourt  le dos lorsque je parle des bouchons sur l’autoroute, entre Sangoyah et Enta en l’occurrence, où les travaux de réhabilitation de la portion de route longeant du marché d’Enta sont en cours de finition a pas d’escargot. J’ai des céphalées lorsque j’observe le rondpoint de Kissosso se dégrader progressivement voire, devenir impraticable. Pire qu’Enta quelques mois en arrière. Je n’ose pas décrire le calvaire d’un salarié habitant à Coyah, travaillant à Kaloum et faisant le trajet tous les jours ouvrables de la semaine pour rallier son poste de travail surtout au cours de la courte période qu’a duré le chapitre du « gouverner autrement». Tout ce sacrifice pour se mettre à l’abri de bailleurs qui fixent les loyers à leur guise et expulsent les locataires au gré de leur humeur.

Pour vous souhaiter la bienvenue dans notre maison commune, je vous suggère vivement d’essayer les tronçons Sangoyah-Kissosso-Enta aux heures de pointe. Je vous garantis que vous n’aurez guère besoin de cortège car il se frayera difficilement un passage sur cette route qui pourtant, appartient à ce que nous appelons chaque jour avec moins d’enthousiasme, l’autoroute.

MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE,

Je souhaite une transition où les jalons d’un système éducatif innovant sont posés. Un système éducatif en général qui devient progressivement une pépinière de nouvelles variétés de leaders. Une Guinée où les entreprises sociales et ONGs, deviennent des lieux d’apprentissage du service communautaire gratuit et du bénévolat. Ainsi, les nouvelles générations pourraient être amenées à consacrer une infime portion de leur très précieux temps, majoritairement pris en otage par internet et la télévision, à se rapprocher de leur prochain souvent nécessiteux, à le servir de manière désintéressée et à partager, les uns les émotions douloureuses qu’ils ressentent à travers leurs expériences, les autres leur temps et voire leurs ressources et vice-versa. Je propose l’instauration dans les écoles des programmes facultatifs ou obligatoires de bénévolat et de leadership pour l’invention d’un nouveau modèle de guinéen dans les décennies à venir car je vous invite à me croire que ni vous, ni moi, ni aucun guinéen d’ailleurs n’avons intérêt que la trajectoire de ce changement brusquement amorcé le 05 septembre n’oscille, encore moins ne soit interrompue. Au risque pour nous, je ne nous le souhaite pas, de nous retrouver à la case départ.

MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE,

En humble chrétienne, j’ai la foi que les évènements de ces derniers temps en Guinée ne sont pas fortuits. Les lamentations, exprimées ou non de mon peuple ont été entendues par mon Dieu. IL AGIT DEJA! Car IL dit dans la bible, précisément dans le livre de Jérémie au chapitre 33 et au verset 3 « Invoque moi le jour de ta détresse et je te répondrai, je te révèlerai de grandes choses, des choses inaccessibles que tu ne connais pas ». Forte de cette déclaration de mon Dieu, je suis convaincue que la confiance placée en votre personne par Monsieur le Chef de l’Etat n’est pas fruit de hasard. En parlant de foi et de religion, permettez-moi de toucher un mot du danger qui guette le vivre ensemble entre des autochtones de Kendoumaya et les communautés des frères et sœurs de Saint Jean, et par ricochet, celles des petites sœurs de notre Dame de Guinée et du grand séminaire Benoit XVI. Mais avant je tourne une pensée compatissante et pieuse vers :

  • le frère de Saint Jean dont je tairai le nom, qui a été battu et trainé dans sa tenue de moine jusque chez le chef de quartier par certains habitants de Kendoumayah. Son péché ? Avoir essayé de les persuader de rentrer chez eux ;
  • le père Charles, Curé de la paroisse Ste Odile de Coyah ;
  • Monseigneur Vincent KOULIBALY, Archevêque de Conakry ;
  • Le Cardinal Robert Sarah ;
  • Le Pape François, représentant de Saint Pierre parmi nous.

Je vous exhorte, au nom du caractère laïc de l’Etat guinéen, à veiller à faire faire face à ce brasier et conflit latents parmi les priorités que vous instruirez à votre équipe en devenir. Etant donné que la justice sera le bréviaire de votre gouvernement. Sauf erreur de ma part, s’il est vrai que le principe de l’ « usus, fructus, abusus » est reconnu à un individu dès lors qu’il lui est propriétaire d’un bien, je me demande pourquoi la communauté des frères et sœurs de Saint Jean est à risque au sein du Monastère Mariamayah de Kendoumayah. Pourtant, l’église de Guinée dispose de tous les documents relatifs à la propriété des domaines occupés par eux. Pour la petite histoire, ces documents datent d’une à peine postérieure à ma date de naissance, le Cardinal Sarah était encore Archevêque de Conakry. Ces communautés ne sont pas des entreprises en quête de profit, mais des missions de l’Eglise auprès de la Guinée. Pourtant, elles sont plus que socialement responsables vis-à-vis de la communauté : elles sont d’ailleurs en mission évangélique et humanitaire auprès de cette dernière qui est certainement influencée par une main invisible qui finira par paraître au grand jour. Car aucun Homme sensé n’a intérêt à se mettre en mal avec le « LION de la tribu de Judas » encore moins avec ses lionceaux !

Pour témoigner de la responsabilité de ces communautés, permettez-moi de partager avec vous, trois de mes multiples souvenirs d’enfance parmi mes séjours de formation humaine et spirituelle à Kendoumayah. Ces souvenirs remontent à peu près à un quart de siècle :

  • Ma participation aux innombrables camps de formation biblique et humaine des enfants organisés par le mouvement CV-AV. D’abord en tant qu’enfant, ensuite en tant qu’accompagnatrice ayant pour charge l’animation du séjour d’autres enfants quelques années plus tard;
  • mes deux éditions du festival artistique international « St Jean » organisé par la communauté du même nom au cours desquelles j’ai pris goût à l’écriture et à la lecture, à la messe, au sport, aux jeux, à la danse du ballet traditionnel, à la cuisson de repas pour centaines de personnes; et le plus important à mon avis, la prise de la parole en public car j’étais l’autre animatrice du journal et de la radio fictive et du show « festi-fm » qui était partie intégrante des veillées culturelles tous les soirs ;
  • mes nombreuses visites à quelques éditions de la session de formation humaine et biblique des jeunes, initiées par le Cardinal en 1982 au petit séminaire Jean XXIII de Kindia et organisée par la commission diocésaine de la jeunesse avec l’appui de l’Archidiocèse.

Je tiens à souligner que ces différents évènements étaient ouverts à tous les jeunes par tranche d’âge sans distinction aucune de sexe, de race et surtout de religion. Pour preuve, les jeunes musulmans qui y prenaient part étaient accompagnés à la mosquée du village les vendredis pour la prière du « Djouma ».

Aussi, les étudiants des premières promotions de l’Institut Supérieur des Arts Mory KANTE (ISAMK), ISAG de Dubréka à l’époque faisaient leur stage pratique en nous apprenant le solfège, le chant, la percussion, les danses traditionnelles et contemporaines, la pâtisserie, la peinture,… Bref, toute la base de la préparation et de la réalisation d’une comédie musicale basée sur la vie d’un Saint était l’objectif chaque année du festival. Ceci, sous l’expertise de jeunes artistes français volontairement et exclusivement venus de France pour la cause.

Je m’abstiens de faire tout commentaire relatif à l’assistance apportée par cette pauvre communauté aux kendoumayaka !

Bref, ces paragraphes pour signifier que l’éducation de la femme que je suis devenue  aujourd’hui par la grâce de Dieu, est passée également par ces communautés installées dans ce village situé à 7 km de la commune urbaine de Coyah. Et, tout comme moi et sans risque d’exagérer, des milliers d’autres jeunes sont passées par là-bas, continuent d’ailleurs et sont aujourd’hui d’éminents cadres en Guinée et hors de nos frontières.

A défaut donc d’une expression publique de la gratitude du peuple de Guinée que ces moines et religieux n’ont jamais demandée, à mon humble avis, la moindre des choses que l’Etat guinéen pourrait décemment faire est de veiller à la tranquillité de leur séjour en Guinée par à la sécurisation définitive des domaines occupés par eux.

MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE,

Avant de finir, voici mes attentes vis-à-vis de vous :

Aidez Mère Patrie à retrouver sa dignité et sa grandeur d’avant et elle redeviendra la Guinée de Sékou TOURE, deviendra la Guinée de Mamady DOUMBOUYA, deviendra ma Guinée ! Tout dépendra des reformes et des grandes décisions que vous prendre en notre nom et pour notre compte. Je compte sur vous !

Je vous rassure qu’aussitôt que Mère Patrie sera reconquise et courtisée par ses filles et fils par le dur labeur, l’équité, l’empathie mutuelle, elle ne saurait que prendre son envol à une vitesse exceptionnelle et vos successeurs n’auraient d’autre choix que de poursuivre ce bel élan dont ils hériteraient.

Mon intention dans cette lettre n’est que de vous dépeindre sommairement quelques réalités de Mère Patrie observées de mes yeux de jeune femme et mère, pas encore suffisamment instruite, ni complètement informée encore moins aussi expérimentée et sage que vous. Pourtant, je suis pleine d’espoir que l’eldorado est possible pour mes enfants et leurs descendants en Guinée dans un futur que j’espère très proche, suffisamment pour que ma génération puisse profiter au moins des prémices.

MONSIEUR LE PREMIER MINISTRE,

Pour clore cette lettre voici ma prière pour nous.

J’invoque le Saint Esprit de Dieu sur le Chef de l’Etat, sur vous et notre futur Gouvernement ainsi que sur tout le peuple de Guinée afin que  nos pensées, attitudes ainsi que nos paroles et tout en nous soit guidé et protégé par LUI maintenant et à jamais.

Comme le grand Nelson Mandela le disait si bien, « it always seems impossible until it’s done ». Permettez moi de reformuler dans notre contexte: it always seems impossible until we begin truly working harder and harder together!

Que Dieu bénisse la Guinée, les guinéennes et les guinéens.

Prière de transmettre mes respects et considérations distingués à Monsieur le Président, le Colonel Mamady Doumbouya.

Mes salutations fraternelles aux membres du CNRD en général.

 A cœur ouvert, Marie Antoinette LONAS

Articles similaires