Entretien avec le jeune député Jean Tokpa: «on peut ensemble mettre à profit les 5 ans à venir»

Entretien avec le jeune député Jean Tokpa: «on peut ensemble mettre à profit les 5 ans à venir»

Elu sous la bannière du parti au pouvoir, le RPG Arc-en-ciel, Tokpa Jean Kolié est l’un des plus jeunes députés de la 9ème législature. Il n’a que 29 ans. Dans une interview accordée à Guinee114.com, il parle de lui, de ses objectifs et des récentes violences inter-communautaires à N’Zérékoré

Guinee114.com: vous êtes l’un des plus jeunes députés élus de la 9ème législature. Est-ce qu’il y a une mission particulière qu’on peut avoir à votre place ?

Tokpa Jean Victoire: nous avons la fonction traditionnelle de représenter le peuple, voter les lois et contrôler l’action du gouvernement. Je pense que j’ai le devoir d’honorer ma génération à travers ma conduite et des propositions fortes capables d’améliorer les conditions de vie des populations en général et de la jeunesse en particulier. Nous sommes dans un pays où la jeunesse a presque toujours été reléguée au dernier rang. Les anciens, à tort où à raison, estiment qu’elle n’a pas l’expérience nécessaire pour assumer certaines responsabilités dont celle de représenter le peuple au sein d’une institution aussi prestigieuse que le parlement.
C’est pourquoi, je considère mon élection ainsi que celle des autres jeunes comme une révolution dans la politique guinéenne. Je prends mon mandat comme un test de la jeunesse guinéenne. Si je me montre à la hauteur, ça permettrait aux institutions de faire davantage confiance à la jeunesse et de lui confier bien d’autres responsabilités importantes. Mais si au contraire, je ne me montre pas à la hauteur, c’est un véritable risque pour ma génération et celles qui viennent après. Je les aurais fait perdre l’opportunité de s’affirmer en confortant dans leur position ceux qui ont toujours pensé qu’on ne devrait pas donner la chance aux jeunes d’occuper des hautes fonctions.
Donc je mesure la responsabilité qui est mienne car au regard de ce que j’ai dit plus haut, je peux dire que l’avenir de la jeunesse guinéenne dans la haute sphère de l’État se trouve entre mes mains. C’est pareil pour les autres jeunes députés. C’est pourquoi je prends mon mandat très au sérieux. Je prie Dieu franchement de me donner la sagesse nécessaire pour faire honneur à ma génération afin de l’ouvrir un boulevard pour les hautes fonctions étatiques.

Avez-vous des projets pour les jeunes ?

La meilleure façon d’aider la jeunesse, c’est de l’éduquer. L’éducation, c’est l’enseignement, c’est aussi la culture dans tous ses aspects. Des projets pour encourager les jeunes à prendre les études au sérieux pour que le mérite reprenne sa place, des projets pour les amener à épouser la culture, notre culture, à comprendre nos traditions et à les pérenniser pour garder notre identité, des projets pour soutenir l’innovation et l’entrepreneuriat, des projets pour favoriser l’emploi jeune. Oui, je vais les porter avec le concours de mes collègues députés dont plusieurs ont moins de 35 ans.
Pour que ces projets correspondent réellement aux aspirations et attentes de cette couche, il faut une large consultation. Pour l’instant, je fais des consultations restreintes en raison de la crise sanitaire. Quand la Guinée viendra à bout de cette pandémie, les consultations seront élargies. Il y’a des jeunes talentueux, porteurs de bons projets qui n’ont pas pu être élus ou qui n’ont même pas pu candidater. J’irai vers eux tous pour leur faire comprendre qu’on peut ensemble mettre à profit les 5 années à venir pour opérer des changements à travers les projets que nous peaufinerons ensemble. Beaucoup sont déjà d’accord que 5 ans dans la vie d’une nation, c’est énorme. C’est pourquoi au delà des positionnements, nous devons conjuguer les efforts pour accomplir une partie de la mission de notre génération pendant les 5 années à venir.

Depuis votre élection, vous faites la promotion du vivre ensemble à N’Zérékoré. Qu’est-ce qui vous motive à le faire ?

Chacun de nous vient de quelque part. Cette conscience de venir de quelque part nous rattache le plus au lieu dont nous sommes originaires. Cela fait qu’au delà des obligations nationales, surtout en tant qu’élu, j’ai la responsabilité de me battre pour plus de stabilité, de justice et de développement en faveur de la Forêt en général et de N’Zérékoré en particulier.
Le conflit de N’Zérékoré est vieux que moi. Mais ce n’est pas une raison de capituler. Nous allons nous battre jusqu’à la dernière énergie pour favoriser la paix, l’acceptation, la justice et le développement en faveur de la Forêt et de N’Zérékoré. Chacun doit comprendre qu’aucune ville ne peut se développer sans une multitude. Qui parle de multitude, parle de nombreux problèmes. Mais c’est la capacité dans une grande cité à se dépasser, à accepter les autres dans leur force et faiblesse qui fait d’un individu un être policé, un être civilisé. On ne peut pas vouloir du développement au sein d’une ville et s’enfermer dans les considérations ethniques, religieuses etc. Il faut se dépasser et s’accepter.
Quoi qu’on fasse, aucune communauté guinéenne ne va quitter une ville parce qu’elle ne s’entend pas avec les autochtones. C’est de l’utopie. Personne ne peut chasser son prochain. On est donc condamné à vivre ensemble. Alors pourquoi ne pas oublier le passé, s’accepter et faire la paix pour toujours ? Il y’a des gens dont les grands parents sont nés à N’Zérékoré. Ils y ont tout, même les tombes de leurs parents pour certains, celles de leurs grands parents s’y trouvent. Ils ne sont plus reconnus dans leur ville d’origine. Quand ils y vont, on les appelle. Les forestiers ou les N’Zérékorékas et effectivement ils le sont. Donc personne ne va quitter la ville pour l’autre. Il faut donc absolument qu’on s’entende. Toute personne qui quitte un point A pour un point B, qui y réalise, contribue à son développement.

Et de ce simple fait, il dévient membre à part entière de l’entité qui s’y trouve. Ça a toujours été le cas même avec nos grands parents. Chacun vient de quelque part. Y’a qu’à voir l’historiographie de la pérégrination des peuples de la Guinée forestière pour s’en apercevoir. Par contre, le bon voisinage est très souvent possible grâce à la main tendue et la souplesse de celui qui arrive en dernier. Dans une communauté cosmopolite, il faut bannir les idées de supériorité de telle communauté vis-à-vis des autres aussi furent préhistoriques leurs modes de vies. Chacun est fier de ce qu’il a reçu comme héritage culturel de ses ancêtres. Il faut donc qu’on se respecte mutuellement, nonobstant nos différentes façons de voir le monde dans son ensemble. Dans la plupart des cas, les autochtones ne demandent qu’à être respectés par les allogènes. Pas plus. On doit donc faire tous des efforts dans ce sens.

Avez-vous toujours en mémoire les derniers affrontements survenus à N’Zérékoré ?

Comment oublier de tels évènements ? J’ai connu particulièrement des douleurs dans ma vie. La perte de ma mère biologique à très bas âge suivie de celle de mon père biologique en sont quelques unes. Pratiquement, j’ai grandi dans la douleur et le manque. Mais ces derniers événements de N’Zérékoré m’ont particulièrement tourmenté. C’est vrai, il faut le dire, j’ai passé des nuits blanches parce que je ne trouvais aucune explication au caractère très excessif des violences. L’idée de savoir que cela se passe au cours de mon élection dans ma ville, m’a particulièrement fait pleurer seul dans ma chambre et pendant plusieurs nuits. Mais au finish, Dieu m’a donné la force de croire qu’en toute chose, un enfant de Dieu doit garder la foi et tirer des leçons.

J’ai perdu des connaissances et des amis d’enfance. C’était particulièrement douloureux pour moi. C’est l’occasion encore une fois de demander à Dieu d’accorder à chaque âme arrachée à notre affection sa clémence et son pardon. C’est fort de cette douleur récente que je crois que la réconciliation effective à N’Zérékoré doit être pour moi une priorité.

Que comptez-vous faire pour promouvoir la paix dans cette région où des tensions intercommunautaires deviennent récurrentes ?

C’est la crise sanitaire qui bloque beaucoup d’initiatives. Mais dès qu’elle sera contrôlée, je continuerai mon combat pour que justice équitable soit faite, que les coupables répondent de leurs actes. Je serai très attentif tout le long de la procédure judiciaire déjà déclenchée. Il faut une décantation pour libérer des gens simplement arrêtés dans l’action, certains chez eux en train de protéger leurs familles contre des assaillants qui venaient de toutes parts.

Déjà à N’Zérékoré, on avait pu obtenir la libération d’une centaine de personnes arrêtées dans les opérations de maintien d’ordre sans raison suffisamment valable. Il y a aussi des gens qui ont été arrêtés juste parce qu’ils portaient des habits traditionnels réputés être des anti-balles. Ça, à mon avis, ce n’est pas juste car pratiquement environ 50 à 60 % des kpèlès, Manons, konons, Tomas ont ce genre d’habits traditionnels réputés ouvrir la porte de la chance pour certains et pour d’autres, réputés protéger contre les balles, les poisons, la sorcellerie etc… Arrêter des gens sur la base de cela en période de conflit où chacun est censé protéger sa vie en recourant à des fétiches, est injuste. C’est pourquoi je parle de décantation. Ce qui s’est passé à N’Zérékoré se situe à deux niveau.

Il y a ceux qui ont planifié dans un dessin politique en profitant de la fragilité de notre ville. Ils doivent répondre. Il y a ceux qui se sont retrouvés comme ça dans un conflit, et par l’instinct de survie, ont cherché à se défendre et à protéger leurs familles et donc la légitime défense. Ils ne doivent pas avoir les mêmes traitements.
Naturellement, quand il y a un conflit communautaire dont des pertes ont été enregistrées dans les deux camps. Il y a forcément des malfaiteurs dans les deux camps. Les arrestations ne doivent pas s’opérer dans un sens unique. Il faut rechercher les délinquants dans tous les camps et les soumettre à la rigueur de la loi. C’est un facteur important pour apaiser les deux groupes. Une justice à sens unique crée des conditions d’un futur affrontement.

 Qu’est-ce que vous demandez à la population de N’Zérékoré ?

Je demande aux gens, notamment les zalyens, sans distinction aucune, de rester calme. Rien ne sera plus comme avant. On se battra pour la paix et une véritable justice. Qu’ils ne prennent pas le silence pour un abandon. Travailler en silence et laisser les résultats faire du bruit est un principe que j’ai appris chez El hadj Papa Koly Kourouma. Que Dieu apaise les cœurs.

Interview réalisée par Mohamed Lamine Bah

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